À Barbès, les sondages du JDD ont mauvaise presse

Le Journal du Dimanche a publié une enquête de l’Ipsos – commandée par la Fondation du judaïsme français – sur le vivre-ensemble en France. Les amalgames suscités par certaines questions (voir ci-dessous) n’ont pas tardé à faire réagir. Dans le quartier multiculturel de Barbès, on découvre le sondage, l’objet du crime sous le bras.

JDD Ipsos sondage

À la sortie du métro Barbès, il faut s’engouffrer dans un tourniquet en métal avant d’entrer dans le quartier. « C’est pas sérieux. » Voilà la première réaction d’Hatab, 64 ans, venu papoter avec son cousin, qui tient une alimentation générale à l’angle de la rue Caplat. La voix douce se recouvre d’un voile triste alors que ses deux mains attrapent fermement le journal pour étudier les chiffres. « 29 % des sondés ont rencontré des problèmes avec des personnes de confession musulmane. » Il secoue la tête, gratte sa barbe grise. « Ils mélangent encore tout, les bons, les méchants, ça n’améliorera pas les choses. » Le JDD ?  Il ne connaissait pas.

Les internautes se sont, en tout cas, emparé de l’affaire dès dimanche. De son côté, la direction du journal a argumenté : « On n’avait aucune arrière-pensée, on voulait montrer les préjugés. »

« Ces questions aggravent les choses »

Adel habite à Barbès depuis une dizaine d’années. « 66 % pensent que dans la vie, on ne peut pas faire confiance à la plupart des gens », commente-t-il à haute voix. « Là je suis d’accord. » Il aborde ensuite chaque chiffre, minutieusement, entre un sourire et deux bouffées de cigarette. « Ce sont des questions qui aggravent les choses », conclut finalement le Kabyle de 46 ans, avant d’aborder la « très bonne relation » entretenue avec les Juifs maghrébins du quartier et l’importance de l’éducation pour éviter les « conneries ». « Les amalgames se font dans les deux sens : il y a aussi les petits jeunes qui disent ne pas trouver de travail parce qu’ils sont arabes. » Il redresse son béret et les yeux marron se font rieurs : « Je leur dis de sortir de chez eux et de commencer par en chercher un. » Pris dans la conversation, Adel en oublie de boire son café.

« Ici on est 90 % de Juifs, arabes et noirs »

Retour à la rue Rochechouart. « Il faut vivre tous ensemble », répète plusieurs fois Karim, sa large silhouette un peu triste plantée devant le Café royal. « Qu’un type soit médecin, prof ou vendeur : on est tous pareils. » Ahmed et son visage émacié se joignent à nous. L’ambiance du quartier ? « Il n’y a aucun problème. On est des vrais cousins avec les juifs commerçants, on va même manger chez eux. Ici on est 90 % de Juifs, arabes et noirs. » Deux autres « frères du bled » acquiescent timidement aux propos de leurs amis. Tous ont le manteau boutonné jusqu’au cou. « Vous avez froid ? » Les visages se dérident finalement et Karim dézippe sa doudoune bleu marine. « Mais non, regarde, j’ai un tee-shirt en dessous. » 

« Tu dois être un des seuls blancs au kilomètre à la ronde qui viennent nous parler », confie ensuite Ahmed au bar, avant d’envoyer quelques pièces sur le comptoir, pour les cafés. « Je travaille dans le nettoyage », poursuit-il, en désignant l’arrière-salle de la main. La méfiance s’est envolée et l’envie de raconter se lit dans les yeux. Comme Hadal, comme Adel. Du sondage du JDD, il n’est plus question : place aux récits de Barbès, du bled et la démerde.

Reportage de Théo du Couëdic, journaliste bag packer, actuellement niché au Télégramme

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