Hue cocotte ! A la découverte de Clichy

Décider de passer Place Clichy, en semaine à 18h, est l’occasion de rêver à une place au potentiel rare. En ce point précis pas moins de quatre arrondissements se rencontrent, cinq rues y surgissent, chacune apportant avec elle le bagage singulier des mondes qu’elle traverse.

D’abord la rue Caulaincourt qui survole de la passerelle du même nom tout le Montmartre d’un siècle enterré: Dumas fils et sa Dame aux Camélia, les tutus de Degas et les jupons d’Offenbach, l’amour-propre de Guitry, les amours plus crasseux de la Goulue, les mômes de Poulbot, les momies de Théophile Gautier, les phrases des Goncourt, les amants de Feydeau. Elle recueille les souvenirs bohèmes du cimetière de la butte. Ensuite son voisin éponyme, le fameux boulevard Clichy retient de ses années-là un refrain plus coquin, « girls et mannequins, gitanes aux yeux malins, clochards, camelots, trafiquants de coco » chantait Georges Ulmer qui trouva la postérité lorsqu’un illustre élu rebaptisa de son nom le crasseux terre-plein central élevé pour l’occasion au rang de « promenade ». Autour de la promenade Georges Ulmer, donc, déambulent amateurs et professionnels de plaisirs obscurs et inavouables. Rue Caulaincourt et boulevard Clichy se retrouvent pour former le large delta qui aboutit sur la place. Dans le sens des aiguilles d’une montre, voici la rue de Clichy, qui ne doit en aucun cas être confondue avec l’avenue de Clichy. La première, au sud, est l’archétypique voie bourgeoise d’un neuvième arrondissement qui ne l’est pas moins. De beaux immeubles (haussmanniens), un cercle de jeu (honnête), quatre banques, des commerces (mais pas de terrasse bruyante), une église (catholique), deux théâtres (privés), une école (primaire)…

L’avenue, plus rigolote, accueille les foules populaires venues du nord, attirées par les fringues foutraques des innombrables boutiques encombrées qui jouent des coudes du Pathé à la porte. Et puis arrive la rue d’Amsterdam qui mène tout droit à la gare Saint Lazare, de laquelle sortent les chanceux parisiens de retour de Normandie. Et dire qu’ici se tromper de quai peut vouloir dire prendre une chambre à Trouville au lieu de rentrer se coucher à Argenteuil. Mais revenons à notre place. A l’ouest le boulevard des Batignolles s’élance de toutes ses forces pour s’éloigner de ce joyeux bordel et s’accrocher vaille que vaille à des lieux mieux famés. Vite Rome, vite Villiers, vite Courcelles, ouf. Le boulevard des Batignolles fait croire à tout le monde qu’il est ami avec les enfants en bleu marine du parc Monceau. Ah si la place de Clichy était chic comme le parc Monceau, promesse d’ailleurs comme les trains de non-banlieue, polyglotte comme la clientèle de Guérisol, friquée comme le neuvième arrondissement, sexy comme Pigalle, artiste comme Montmartre… Ou bien, décider de passer Place Clichy, en semaine à 18h, est l’occasion de pester contre les automobilistes, les bus, les scooters, les vélos, les taxis, les piétons, soi-même…

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