Combien de séries regardez-vous ? Combien de semaines d’hiver avez-vous passées au chaud des couvertures à suivre les aventures de personnages imaginaires ? Combien de fois avez-vous abandonné une soirée qui vous ennuyait passablement, pour rester chez vous, emmitouflé ou à poils, en compagnie des héros de Game of Thrones ou de Mr Robot ?

Combien de couples se retrouvent chaque dimanche soir les lumières éteintes, non pour faire l’amour qui peut toujours attendre, mais pour regarder la suite de l’enquête de True Detective qui, elle, ne souffre aucune attente ?

Cela ne se compte plus. On le sait, le phénomène des fictions sérielles connaît un succès sans précédent. Ne serait-ce qu’en France, il paraît que 85% des moins de trente ans en suivent au moins une régulièrement. Avec les milliers d’heures de séries que proposent des plateformes comme Netflix, se développe même depuis quelques années la pratique du binge watching, qui consiste, comme l’explique cet article, « à regarder plusieurs épisodes d’une série à la suite, voire une série entière d’affilée », autrement dit à ne plus soumettre au rythme télévisuel pour préférer « l’avaler d’un seul coup ». Ce fut le cas par exemple de Breaking Bad, comme le rappelle un autre article, « qui a été consommée de la sorte par 35% des sondés par TiVo, soit plus d’un téléspectateur sur trois, et House of Cards, l’une des créations de Netflix qui met les saisons de ses séries en ligne en intégralité en une seule fois ».

Pourquoi sommes-nous « Sérievores » ?

La question que nous pourrions poser, c’est pourquoi ? A quel besoin anthropologique profond ou à quel besoin d’époque, à quelles circonstances, à quelle structure de l’âme humaine répond donc cet amour des séries, qui peut si facilement se changer en obsession, en passion, en raison de vivre ?

En soi, le format sériel n’est pas nouveau. On se souvient par exemple que dès la toute fin du XIXème siècle, Arthur Conan Doyle a commencé à publier ses Aventures de Sherlock Holmes sous forme épisodique, s’alimentant d’ailleurs d’une fois sur l’autre des retours de son lectorat enfiévré. Le roman-feuilleton ne date pas d’hier lui non plus : né sur les pages imprimées de la presse en 1836 et illustré par des noms aussi célèbres que les Mystères de Paris d’Eugène Sue ou Fantômas de Pierre Souvestre et Marcel Allain, bien avant son adaptation au cinéma sous l’égide de Louis Feuillade, il fut également considéré, à l’origine, comme un sous-genre culturel bien loin de la noblesse d’une totalité livresque.

Tout ceci prouve en somme que le développement spectaculaire des séries n’est pas, ou en tout cas pas seulement, lié à une nouveauté médiatique que sont les nouveaux formats de publication offerts par les écrans. Le papier les autorise aussi, mais il les a autorisées à moindre échelle en les vouant aujourd’hui à une moindre gloire : c’est bien qu’il doit y avoir d’autres facteurs, plus conjoncturels, davantage connectés à notre temps. Mais lesquels ?

Voilà mon hypothèse. Il me semble qu’il y a dans le visionnage massif de séries quelque chose de l’ordre du rituel, et que le rituel repose toujours sur quelque chose de l’ordre du virtuel. Cela peut être la formule magique, la religion, les mythes, la méditation, les pratiques spirituelles en tous genres, les pratiques sportives et les activités musicales, avec leur assiduité du fer qui, c’est bien connu, garantissent leur réussite. Le virtuel c’est un autre monde. Il est là, il n’est pas loin, il est juste à côté de nous mais on ne peut pas le toucher. On ne peut que le suggérer, le pousser à dévoiler ses signes par hypnose et discipline. Une frontière ténue mais irrémédiable nous en sépare : celle du ciel, celle de l’écran. Celle même aussi, de la page glacée qui abrite et protège l’imaginaire d’un romancier. Derrière cette frontière, il y a un royaume immense et majestueux, replié en un petit nombre d’éléments qui peuvent le rendre lisible, et que l’on peut convoquer à l’aide d’un geste qui s’apparente à de la prière : les mains jointes vers le ciel divin et silencieux, le traçage sur le sable d’un temple carré où l’augure peut dévoiler les présages de l’avenir dans l’antiquité romaine, la main qui saisit la télécommande pour la tendre vers l’écran, et faire surgir soudain les myriades d’images habituellement retranchées dans le jamais-vu.

La drogue Hertzienne

Comme l’assiduité des sportifs ou des apprentis guitaristes, comme celle des fidèles réunis tous les dimanches matin à l’église, comme les formules sacrées des conteurs, des sorcières et des prestidigitateurs, qui l’accomplissent par les mots (« il était une fois ») ou par les mains, l’accès au monde virtuel qu’est celui d’une histoire fictive passe toujours par l’épreuve du rituel, seuil qui sépare et rassemble notre quotidien bien connu et les volutes grandioses de l’extraordinaire. Chacun d’entre nous peut se soumettre à l’expérience et retracer l’ensemble des petits riens qui dessinent son rituel intime. Pour certains, ce sera un jour de la semaine consacré, ou une heure privilégiée pour faire apparaître les mystères télévisuels : au moment du crépuscule quand les ombres de la nuit viennent, comme un vampire qui fuirait le soleil pour renaître dans le monde des immortels, le lundi ce jour froid et maussade pour s’offrir une petite récompense face à la nouvelle semaine laborieuse qui commence, le jeudi soir, le vendredi ou à la pause déjeuner. A chaque fois, cette régularité permet de revenir à un monde en suspens que l’on avait laissé là la dernière fois, mais qui persiste, qui nous survit, dont la permanence infiniment rassurante peut toujours être retrouvée par-delà la discontinuité de nos humeurs et de nos tâches. Pour certaines, ce sera un faisceau de petits gestes dont la combinaison est l’antichambre du merveilleux tant attendu : sur ce canapé, en mettant l’oreille droite sur tel coussin de velours, dans telle pièce de l’appartement où il faudra déplacer l’ordinateur de son lieu coutumier, en mangeant telle barre de chocolat à tel moment, pendant le générique du début, ou juste après. Pour d’autres encore, ce sera la sociabilité qui entoure la communication avec cet ailleurs imaginaire : cette amie ou cet ami que l’on aura promis d’attendre pour regarder la suite sous peine qu’il se fâche à jamais, ce cher compagnon ou cette chère compagne qui doit veiller à regarder les épisodes en même temps que nous, jamais un d’avance et jamais un de regard, pour synchroniser harmonieusement nos destinées. Toutes ces actions, ces procédés liturgiques qui n’ont l’air de rien, composent un rituel, véritable cérémonial cousin de ceux qui convoquaient le divin.

Du catholicisme au cathodique

Peut-être pourrions-nous aller plus loin et émettre l’hypothèse, aussi, que ces rituels nouveaux coïncident avec le déclin d’une certaine pratique religieuse, qui ne signifie en rien l’extinction de la religiosité elle-même. Il me semble que le rituel correspond à un besoin anthropologique profond, celui d’une continuité qui demeure au-delà de toutes nos lignes de fracture et dont la permanence devient synonyme d’éternité, celui d’une communication entre les personnes, peu en importent l’origine et la situation, qui trouvent dans de grandes figures communes à tous la matière à un partage. Les héros de nos séries sont comme ceux du paganisme antique, somme toute, des personnages à peu près comme nous dont on suit l’histoire et les ragots bien qu’ils se trouvent dans un autre monde séparé de nous par la frontière du virtuel, qu’elle soit ontologique ou cathodique. Ils nous ressemblent mais on ne pourra jamais leur parler. En revanche, on peut en parler, en discuter ensemble et ils jouent, ici-bas, le rôle de fédérateurs qui rassemblent une communauté de croyants, de lecteurs, d’ouailles, de téléspectateurs ou de geeks. Tous ces rituels assouvissent deux aspirations humaines aussi vieilles que le monde : l’aspiration à l’éternité et l’aspiration à la fraternité. Et peut-être que ces deux penchants, ces deux besoins enracinés dans notre peau, ressuscitent de manière particulièrement vive aujourd’hui comme la fragmentation se multiplie : fragmentation de notre vie qui perd l’ancien confort de sa linéarité professionnelle ou amoureuse, fragmentation de notre société de plus en plus écartelée entre des groupes qui se haïssent, entre des groupes qui s’ignorent.

« Les séries, c’est l’opium du peuple »

Si les séries du petit écran en viennent à prendre le relais de religions fanées, elles opèrent sans doute un grand bond dans le temps : ce n’est pas avec la pratique monothéiste qu’elles renouent, mais avec les pratiques païennes. Comme la mythologie d’Athènes ou de Rome, elles prennent place sur un socle d’éléments communs qui ressemble à l’infini des possibles de toute littérature plutôt qu’à l’unicité exclusive d’une parole évangélique. Sur Netflix, sur Internet, et même dans une moindre mesure à la télévision, ce n’est pas un dieu, servi par un texte et une parabole, qui nous fait rêver et nous rassemble : c’est une palette de dieux possibles, une palette de préceptes à suivre et de versets hétéroclites, autant de créatures célestes qu’il y a de choix de programmes. On se fédère autour de l’ailleurs, mais c’est un ailleurs qui, comme celui du paganisme, connaît une pluralité de versions et de visages.

A supposer qu’une telle hypothèse soit vraie, il faudrait en tirer deux conclusions. La première, c’est que pour le plus large public, la culture prend la place de Dieu dans son rôle de fabricateur de continuité dans le temps, et de communion entre les êtres. La seconde, c’est qu’une profonde transformation spatiale sépare néanmoins les pratiques anciennes et nouvelles du rituel : là où il fallait jadis lever les yeux vers le ciel pour entrevoir le royaume virtuel, loin au-dessus de nos pauvres têtes poussiéreuses, il faut désormais tourner les yeux vers l’écran qui est là, à hauteur d’hommes. Ce n’est plus le monde de l’au-delà, mais le monde d’à côté.

 

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