Miroir, mon beau miroir, dis-moi donc qui tu es ? Pourquoi est-on si heureux de nous voir nous-mêmes à ta surface, et si désespérés au contraire d’y voir le temps qui passe ? Miroir, toi qui n’as aucun fard si ce n’est ta sagesse, dis-moi, sous ton regard d’étain et ton silence argenté, quels sont tes rêves ? Peut-on inverser le jeu, et te passer toi-même au crible du miroir pour que ce soit à ton tour de révéler ce que tu caches ? S’il fallait raconter ton histoire, beau miroir, elle tiendrait en quatre mots. Tu t’es libéré.

Le miroir monde

Pendant très longtemps, les êtres humains se sont contemplés à même le monde. Les tous premiers miroirs qu’on utilisait étaient de fortune ; loin de l’objet détaché et autonome où l’on s’épie aujourd’hui, dont le procédé de composition ne date que de 1835 avec les découvertes du chimiste Justus von Liebig, c’étaient dans les pierres et les ruisseaux qu’on lisait les traits de notre visage, dans les reliefs et les fluides de la Terre. On n’a pas d’abord cherché à se voir : c’est la planète qui nous y invitait. Les civilisations anciennes ont commencé par se regarder dans l’un des éléments les plus insaisissables que compte la nature : l’eau vive. On se mirait sur des surfaces aquatiques, parfois contenues dans un récipient où l’on devait se pencher pour figer un instant ses contours fugitifs, tel Moïse, raconte L’Exode, qui recueillait pour ce faire de l’eau dans des bassins d’airain. D’autres techniques avaient recours à la pierre naturelle qui présentait souvent un faible degré de réflexion : la sombre obsidienne utilisée en Anatolie six mille ans avant notre ère, le cuivre poli en Mésopotamie quelque trois mille ans plus tard, l’alliage de cuivre et d’argent inventé par l’Egypte de la XVIIIe dynastie, et les miroirs en bronze, alliage de cuivre et d’étain, construits en Chine à l’époque de la culture Qijia deux mille ans avant notre ère. On n’avait guère l’occasion de se déchiffrer dans la netteté et la stabilité de nos actuels alter egos inversés. Toute parole dite pouvait être reprise ; chaque trait du visage esquissé était une étreinte éphémère entre l’ombre et la lumière ; un coup de vent, un déplacement et il s’envole. Qu’était l’identité alors ? Un miroir aux alouettes.

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Cette imbrication du miroir avec le monde a duré longtemps encore. Pour trouver son reflet, il fallait le chercher. En deviner la trace dans une paroi quelconque de cet univers où l’on déambule habituellement les yeux fermés, résoudre une énigme, décoder, ouvrir une porte secrète pour soudain s’y surprendre. Au moyen-âge, surtout à partir du XIIIe siècle, une minorité aristocratique faisait usage d’un étrange objet appelé « valves de miroir ». Impossible au premier regard de savoir que ce sont des miroirs : ils se présentent d’abord comme des sculptures en ivoire aux minutieux bas-reliefs profanes. Mais ils sont en fait composés de deux volets qu’on peut ouvrir pour se mirer dans une pièce de métal poli quand on soulève les deux battants. A la Renaissance encore et pendant les deux siècles suivants, l’apparence exacte du « moi » restait une énigme. Il est vrai que des miroirs en verre fabriqués d’un mélange d’étain et de mercure apparurent au siècle de Montaigne, que de puissantes verreries dominèrent à Venise et à Murano, donnant naissance aux « glaces » à proprement parler, pourvues d’un plus haut pouvoir réfléchissant. Mais ces miroirs étaient au temps de Louis XIII et de Louis XIV des objets de luxe, des décorations servant principalement à orner le mobiliser aristocratique, des bijoux richement garnis plutôt que les instruments d’un regard lucide sur soi-même. La cour royale pouvait s’y mirer mais jamais le commun des mortels, les véritables mortels.

C’est que longtemps durant, le miroir fut un Don Juan. Volage et peu fidèle, entremêlant notre reflet avec sa rugosité et résistance, il était un amant redoutable, aussi proche qu’insaisissable. Peut-être bien que les hommes étaient plus modestes alors, ou quelque part plus rêveurs. Leur visage apparaissant dans le bassin ou la pierre n’était pas autonome, il était indissociable des rides de l’eau ou du bruissement des feuilles d’arbres, se mélangeait au cosmos qui l’entoure sans jamais s’en séparer. C’était d’ailleurs, des siècles durant, la vie même de notre esprit : hommes et femmes antiques se considéraient en adéquation avec les éléments de l’univers, où ils lisaient leur destin à même les étoiles ou la parole de la Pythie ; les dieux étaient là tout près, tout comme nous et non retranchés dans une transcendance ; une harmonie secrète faisait converger l’ici-bas et l’au-delà lointain du ciel. A la Renaissance encore, on imaginait avec Shakespeare et l’ère élisabéthaine une étroite correspondance entre le « microcosme » et le « macrocosme » : nature et histoire, mouvements des astres et intermittences des cœurs, tout se répondait dans un grand jeu d’échos. L’homme faisait partie du monde.

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Le miroir meuble

C’est à partir du XIXe siècle que le miroir, toujours élitiste, occasionnel et sédentaire, a connu le progrès technique qui l’a changé en cet objet familier qu’on connaît aujourd’hui. Le chimiste allemand Justus van Liebig, célèbre par ailleurs pour ses travaux agronomiques (c’est d’après lui qu’a été nommée la marque de soupe Liebig), a découvert que l’argent peut se déposer sur du verre, ce qui permettait de remplacer par l’argenture le mélange d’étain et de mercure, réputé toxique, des anciens miroirs. Si ce n’est pas lui qui a « inventé » le miroir moderne, il en a cependant posé les bases grâce à ce processus qui a facilité peu sa commercialisation bon marché à plus grande échelle. Le miroir au milieu et à la fin du XIXe siècle devient bourgeois, il agrémente un salon placé au-dessus de la cheminée en faisait irradier la lumière ; tour à tour sobre lors de la Restauration et exubérant de baroque sous Napoléon III, il épouse les modes qui ont secoué l’intense période de l’industrialisation. Il est moins opaque, plus brillant, et notre reflet, lisse et précis comme un mari fidèle, se fait plus poli.

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Au cours du XXe siècle, les métamorphoses et la démocratisation du miroir comme meuble indispensable du quotidien ont emboîté le pas de l’individualisation. Maintenant disposé dans la chambre et la salle de bains – et non plus seulement dans le salon, qu’il servait jadis à agrandir en capturant la lumière –, il quitte sa fonction ornementale pour devenir de plus en plus un objet lié à la mode, auxiliaire capital de la toilette qui sert à mieux voir le travail dont on perfectionne son visage. Surtout, c’est là que surgissent pour la première fois les miroirs en pieds : loin des disques d’autrefois et des petits ovales dont une femme tient le manche, que représentent de nombreuses peintures romantiques, il permet désormais de s’apercevoir en entier, comme une apparition, d’un seul coup. Notre reflet n’est plus morcelé en un étrange puzzle qui nous exhibe seulement le torse, ou le front et les cheveux, ou une quelconque partie du corps vers laquelle on le brandit : c’est une indéfectible unité de l’individu qu’il expose. Car alors, en même temps, sous l’influence des sciences de la psychanalyse et de la psychologie en plein développement, on prend conscience de soi, d’un soi pur et autonome qui ne vit plus sous la tutelle d’une autorité politique ou religieuse, d’un soi qui pense, qui parfois vote et n’a de compte à rendre qu’à lui-même, et peut supprimer de son reflet l’embarras des aléas extérieurs. Un miroir d’esthétique art-déco devient très à la mode dans les années 1920 et 30, appelé d’un nom singulier : la « psyché ». Grand miroir en pied de forme arrondie et planté dans un châssis en bois, il permettait d’apercevoir en un seul coup d’œil la cohérence de toute sa toilette. Tout se passe comme si on voulait peu à peu se connaître en entier, obtenir loin du morcellement d’antan un portrait soudé de notre âme et de nos ombres. Rien n’y résiste : la silhouette humaine est à présent un bloc indéfectible, qui ne mêle ses noirceurs qu’à sa propre lumière. Pour le meilleur comme pour le pire, l’homme s’individualise.

Le miroir main

On utilise toujours aujourd’hui les miroirs du XXe siècle, avec leur surface si réfléchissante qu’on s’en croit maîtres de nous-même. Mais les glaces les plus récentes ont suivi la double loi des dernières décennies : la miniaturisation et l’usage nomade. Jadis fragment du paysage, puis meuble inscrit dans un espace dompté par la culture, le reflet devient une extension de notre corps, un compagnon de route mobile et voyageur qu’on garde toujours à portée de main. C’est le cas du miroir de poche mais aussi de cette fonction nouvelle et si étrange que proposent les Smartphones : le selfie. Avec lui, le miroir atteint un stade inédit. D’abord parce qu’il est inextricablement glace et appareil photo : pour se connaître soi-même, il faut prendre le temps de se pétrifier, se figer en une pose dont on supprime le mouvement ; immobilisé, on ne se voit qu’au passé et pour les autres. L’identité humaine devient parcellaire, telle une mosaïque d’instants-clés à faire défiler qui nous rappelle sans cesse ce qu’on a été hier, et oublie si facilement ce qu’elle devient aujourd’hui. Loin de la psyché d’il y a un siècle qui permettait de se percevoir de plain-pied, l’écran de l’iPhone révèle les pièces détachées d’un être schizophrène, que les injonctions contradictoires d’un monde devenu fou écartèlent en mille zones qui n’arrivent plus à communiquer : deux yeux et un front, une bouche qui sourit devant l’objectif, mes narines face à la Tour Eiffel, le corps bizarrement réduit à son seul visage.

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Surtout, ce que les selfies ont de particulier, c’est que c’est le même écran qui sert à la fois de fenêtre et de miroir. Fenêtres, ils sont utilisés comme des appareils photo traditionnels tournés vers le monde extérieur, pour immortaliser le paysage qui se tient devant nous ; mais il suffit d’un clic pour inverser la direction de la focale, et activer la caméra frontale pour faire retour à l’expéditeur. Cette inversion est intéressante. Désormais, il faut choisir. Ce sera soit moi soit l’environnement, séparés l’un de l’autre, sans qu’ils s’entremêlent comme autrefois. Peut-être que c’est nous qui avons changé, bien plus que les miroirs. Entre l’homme et le monde naît un curieux désamour : ils regardent ensemble mais dans des directions opposées.

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