Raphäl Yem : « C’est chiant cette ethnicisation des cultures »

MTV BET Nova TPMP

Derrière la bonhomie et les airs de Bisounours de Raphäl Yem se cache le rédacteur en chef de MTV et le nouveau visage de BET. Entre multiculturalisme, polémique et Hip-Hop, le journaliste qui traverse les médias, brise la glace pour le Grand Bestiaire et Martin Vienne des Insouciants.

 

Entre France Culture, Touche Pas à Mon Poste et Générations, comment as-tu réussi à cumuler tous ces défis ?

Tout est une question de réseau. Grâce à Fumigène, le fanzine que j’ai créé quand j’étais au collège, j’ai très vite compris qu’il fallait interpeller les attachés de presse pour avoir des interviews. J’ai réussi à contacter Fawzi Meniri qui était chez Virgin et, séduit par mon travail, il m’a fait monter à Paris pour interviewer Shurik’n, du groupe IAM, et son frère Faf Larage. Il m’a aussi mis en relation avec le magazine RER (Rap et Reggae) qui m’a engagé en tant que pigiste. Après six mois, j’ai été nommé rédacteur en chef. Ensuite, j’ai travaillé chez Radical, Rolling Stones, Le Mouv’, France Culture, France Inter, Générations… J’ai compris que, dans ce métier, il fallait être une force de proposition, se construire un réseau et travailler dans différents médias.

De quelle manière réussissez-vous à casser les barrières de ces médias très différent les uns des autres ?

C’est vrai qu’il y a des kilomètres entre TPMP et France Culture. Le lien entre tout ça, c’est ma culture urbaine. Dans tous ces médias, j’essayais d’en parler de façon positive des quartiers populaires. Les responsables d’antenne étaient séduits par ce parcours un peu « self made man » venu de banlieue. J’ai fait tout un tas de sujet très différent. À France Inter, je suis resté deux ans avec Isabelle Giordono dans Service Public, une émission sur la vie quotidienne des gens. Paul Amar m’a invité dans son émission 109 ; j’étais le seul à ne pas avoir fait Science Po qui posait des questions aux politiciens. Je suis passé par à Canal +, à la matinale de Maïtena Biraben, et sur le web, pour Canal Street. Par la suite, MTV m’a contacté pour me proposer d’incarner la chaîne et prendre la succession de China Moses. J’ai beaucoup bossé le contenu de mes projets, mon réseau et je me suis fait en tant que journaliste et animateur dans des supports très différents.

 

Vous avez démarré cette nouvelle aventure depuis le 17 novembre sur BET. En France, la chaîne se présente comme « ouverte, non communautaire et qui s’inscrit dans la France multiculturelle et dans sa diversité sociétale. » En tant que « journaliste citoyen » militant vous retrouvez-vous dans ces propos ?

Je souscris totalement à ce qu’il s’est dit. En France, on est dans un système de vivre ensemble et aux Etats-Unis, dans un système communautariste. Historiquement BET est une chaîne d’afro-américains faite par des afro-américains pour des afro-américains. En France, ce concept initial ne fonctionne pas. La culture noire aux États-Unis est très différente de la culture noire en France. Normalement, on vit tous ensemble sans faire de différences. Je dis bien « normalement » puisque moi-même je milite pour la représentation de la diversité dans les médias. En tant que non-blanc à la télévision, j’ai toute ma place sur BET parce que je me sens héritier de cette culture hip-hop et urbaine.

Mais il a eu une petite polémique lors de l’ouverture de la chaîne. En France on est dans un système non-communautaire et d’intégration. Mais avec le recul, c’était sous-estimé la tension dans laquelle nous on plongée nos élites. Toutes les communautés en France veulent revendiquer leur volonté, parce que ce sont des communautés fragilisées qui ne se sentent pas représentée dans l’Hexagone. Les associations nous sont tombés dessus : la Tribu KA, Noir et Fier, le CRAN…. Et ces derniers ne voyaient que le message primaire : il fallait des noirs à l’antenne. Et le problème c’est que nous (les présentateurs) ne sommes pas noir. Ça m’a beaucoup peiné, je pensais qu’on avait dépassé ce genre de barrière. Que j’avais une légitimité à défendre et parler de la culture urbaine en général.

La culture urbaine est inévitablement portée par la culture noire ?

La culture noire y a énormément contribué, c’est un « metling pot’ ». Beaucoup de la culture Afro se retrouve dans la culture Hip-Hop, ce qui explique la tension et la polémique. C’est chiant cette ethnicisation des cultures. Le Hip-Hop, c’est culturel avant d’être une couleur de peau.

Est-ce que les différentes minorités qui peuplent la France ne sont pas assez représentées dans les médias ?

Viacom met en avant une population issue de la diversité. Dans les médias en général, si ça galère, c’est une question de reproduction sociale. Dans les quartiers populaires, là où vivent le plus de gens de couleurs, ils ont du mal a accéder aux bonnes formations. Les décisionnaires sont complètement déconnectés de cette réalité sociale. La plupart des rédacteurs en chef sont issues d’un milieu aisé, monochrome et âgé, c’est un milieu de l’entre soi. Ça change mais ça prend du temps.

Est-ce que la culture urbaine a du mal à faire sa place à la télévision ?

Evidemment ! Delphine Ernotte, présidente de France Télévision, veut rajeunir ses chaînes. Le service public devrait être une fenêtre sur la France et ce n’est pas le cas. Il y a une véritable hypocrisie sur la culture urbaine et les quartiers populaires. L’Entertainment issue de la culture hip-hop et des quartiers se retrouve dans la publicité, au cinéma et pour ambiancer les plateaux de télévision, mais ça s’arrête là. On n’invite pas les rappeurs pour discuter de fond ou performer, mais plutôt pour clasher. Dans la même veine, Nekfeu a eu beaucoup plus de rayonnement que Youssoupha dans les médias, alors que dans l’ensemble, l’album de l’un n’est pas meilleur que l’autre. Dans ce cas, mes bas instincts me font dire que Nekfeu a plus d’importance que Youssoupha dans les médias, grâce à sa « couleur ».

Au sens large, quel est ton point de vue sur la scène rap actuel qui fait le buzz ?

J’ai interviewé Jul la semaine dernière. C’était dur parce que je suis venu avec des aprioris. Ce qu’il fait, ce n’est pas un rap qui me parle, que se soit son message ou sa prod. Mais il parle à une population. Il est disque de platine, et en cumulé, il vend plus que Booba ! Booba ça reste un leader du rap français par son histoire, ces débuts pointus avec Lunatic jusqu’à aujourd’hui. Mais Jul en 3 albums, lui fait la nique, il vend plus et a plus de vues sur Youtube.

Jul, sa seule interview télé, c’est chez nous, à MTV. Le marseillais arrive avec tous ces gars, à 10. A chaque fois que je lui pose une question, je vois qu’il cherche l’aval de ces potes du regard. Il n’est pas à l’aise avec la caméra et il finit par me toucher, par son parcours. C’est un mec des chantiers, qui écoutait le titre « Lonely », d’Akon, en boucle. Il a galéré, payé au black. Et le rap c’est sa seule échappatoire pour s’exprimer, ou plutôt assouvir ces paranoïas. Paranoïas parce qu’il avait du mal a payer son loyer, à faire confiance aux femmes qui l’ont trompé dans sa vie,… Si ce mec m’a touché, peut-être que ça permet à d’autres personnes, dans le même cas, d’évacuer leurs névroses.

Pareil, il y a peu, je me suis penché sur le cas PNL. Je ne dirais pas « c’est bien » pour faire comme les branchés. Je trouve que c’est entêtant. C’est de la production américaine qu’ils achètent sur la toile. Pour l’instant, leur propos ne m’ont pas transcendé, mais ils ont un flow dans l’air du temps qui arrive a « catché » un public de branché. Ils ont une stratégie branchée. PNL, ne donne pas d’interview, maitrise sa parole, car leur seule parole c’est la musique. Lorsqu’ils achètent une semaine entière de Planète Rap, ils n’y vont pas et envoie un singe à leur place. Leur première showcase c’est quand même le YoYo : Palais de Tokyo, musée d’art pointu et temple de la branchitude. Au showcase d’ailleurs, il y a 1% de Kaïra et 99% de Hipster.

PNL c’est le Booba de 2016, sauf que Booba a mis du temps avant de s’attirer les faveurs des branchés. PNL récupère directement les Kaïras et les branchés. Ça ne va peut-être pas durer, mais ça va faire son chemin.

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